Au-delà des disques durs dans les tiroirs : la production de documents d’archives est une source d’énergie

AVEC LA PARTICIPATION DE: Russol Al Nasser, Farah Mazougei et Rowan El Sheimi

 

Depuis les balcons du Caire, d’Amman ou de Tunis, des spectacles relient espaces privés et espaces publics à travers le monde arabe, grâce à un échange d’informations efficace.

 

La mise en partage d’informations autour de concerts sur les balcons du Caire a permis à des initiatives semblables de voir le jour à Amman et à Tunis. Photos des concerts sur balcon en 2015 à Amman (par Nader Daoud)

Ayant plusieurs casquettes en tant qu’artistes ou travailleurs culturels dans les institutions, nous ne pouvons que rarement donner la priorité à la collecte de l’information. Ou alors nous rassemblons de l’information, mais les vidéos, les photos et les textes que nous produisons finissent au fin fond d’un tiroir de notre bureau, voués à l’oubli ou l’obsolescence. Nous avons tendance à négliger l’intérêt, non seulement d’une collecte de l’information efficace, mais aussi du partage de cette information et nous oublions aussi qu’Internet, en tant que sphère publique et lieu d’échanges, peut donner une certaine visibilité, sinon toute sa visibilité, à un spectacle.

 

En 2015, la structure d’art contemporain Mahatat a produit plusieurs concerts de musique classique, interprétés par la compagnie de théâtre indépendant Teatro, sur différents balcons, dans quatre villes d’Egypte, depuis les bureaux de Mahatat dans le centre du Caire à un palais abandonné à Mansourah, en passant par un bâtiment officiel et une résidence privée donnant sur un marché fréquenté. Les retours sur cette manifestation intitulée « Opéra sur les balcons » ont été tellement enthousiastes que, plus d’un an après, la vidéo Facebook d’un spectateur, « Edith Piaf dans le souk », a surgi sur le net et est devenue virale.

 

Organisateur d’événements artistiques en espace public depuis 2011, Mahatat n’a cessé de dénicher des espaces pour accueillir des spectacles et des manifestations publiques partout dans le pays, même si ces espaces, en grande partie obtenus grâce à l’effervescence politique que l’Egypte a vécue, se sont réduits à cause des restrictions gouvernementales.

Des musiciens faisant partie du projet Opéra sur les Balcons jouent depuis les bureaux de Mahatat à Manial, au Caire en 2015. © Mahatat

Mahatat a débuté avec le projet Nos Rues, des spectacles, projections vidéo et événements participatifs présentés dans le métro, sur les places publiques et au coin des rues, où des formes traditionnelles, comme les marionnettes et le sondouq al donia (théâtre d’ombres) ont côtoyé des formes plus récentes, comme la danse et le cirque contemporains. La création de documents d’archives a toujours été au cœur des préoccupations de Mahatat. L’association embauche des vidéastes professionnels et des photographes, édite des publications, et a su se créer de solides relations avec les médias, de façon à pouvoir toucher le public le plus large possible.

Mahatat a commencé à évaluer récemment les conséquences de la collecte d’informations par rapport aux objectifs qu’elle s’est fixés. Ses publications, qui sont des guides pratiques aidant à concevoir et à mettre en œuvre des activités culturelles, ont fait naître d’autres initiatives et ont permis à des artistes et des associations de reprendre certains dispositifs ou de les adapter à d’autres contextes. Les vidéos de Mahatat (de 10 à 20 minutes) ont beau donner un aperçu d’une activité, elles ne jouent néanmoins qu’un rôle infime dans la sensibilisation. Pour aller plus loin, la structure voudrait donc créer des vidéos plus ludiques et rythmées, qui puissent toucher un plus grand nombre, alors que ses publications pourraient rester axées autour de pratiques discursives.

La structure aborde chaque activité avec un projet de création d’archives précis. En fait, cette volonté de garder des traces d’un projet fait partie du projet lui-même, et Mahatat emploie généralement des prestataires (des vidéastes par exemple) pour ce faire. Le travail de la structure pourrait être considérablement enrichi si des documentaristes étaient intégrés aux projets dès le départ. Ils pourraient ainsi faire intégralement partie du processus holistique, mais cela pose un problème financier.

Le matériel récolté par Mahatat pour Opéra sur les Balcons a inspiré et facilité la reprise du projet dans d’autres villes du monde arabe ; c’est notamment ce qui s’est passé pour l’association Tajalla à Amman. En effet, Tajalla organise le même genre de manifestations sur les balcons de la ville depuis 2015. Alors qu’aucune captation n’était prévue, le projet a attiré plusieurs photographes et cinéastes, qui ont filmé les concerts et les réactions des gens dans la rue.

Le but de l’association, qui a été créée en 2011, est de sensibiliser les gens à l’art, en encourageant les liens entre opérateurs culturels indépendants dans différentes villes et en produisant des concerts et des projets musicaux avec des enfants, projets locaux et inscrits dans la durée. De tels projets invitent les jeunes à découvrir leur propre voix et à apprendre à écouter et parler clairement.

Le projet des Balcons a été la première vraie intervention en espace public de Tajalla. En Jordanie, les manifestations artistiques en espace public sont très rares, il a donc été naturel que les Balcons aient des répercussions importantes. Tajalla n’avait pas de financement, mais des photographes professionnels amis de l’association ont voulu participer à un projet qu’ils jugaient important pour la ville ; ils voulaient en faire partie. Ces photographies et vidéos, qui témoignent du fort impact du spectacle dans la rue, ont aidé Tajalla à obtenir le soutien du gouvernement pour cette initiative.

En Tunisie, le projet des Balcons a également été adapté au contexte local début décembre 2016 dans la vieille médina de Sfax, ville du sud de la Tunisie. Les gens parlent du projet dans Sfax comme de « la bougie qui a illuminé la médina ». Comme Tajalla, l’Association tunisienne de théâtre pour les enfants et les jeunes a été inspirée par l’initiative de Mahatat, elle-même influencée par des événements sur d’autres balcons dans le monde.

La mise en partage d’informations autour de concerts sur les balcons du Caire a permis à des initiatives semblables de voir le jour à Amman et à Tunis. Photos des concerts sur balcon en 2016 à Sfax (par Nesrine Mhamdi)

L’association a rencontré Heba El Cheikh et Shaimaa Atef de Mahatat lors des Journées Théâtrales de Carthage où les deux structures ont pu partager des informations relatives à leurs activités et mener des recherches sur les autres initiatives se déroulant sur des balcons, en vue d’un échange de bonnes pratiques.

La médina est un patrimoine urbain important en Tunisie et, à Sfax, elle a été délaissée et considérée comme un endroit dangereux la nuit. Les concerts ont permis d’y faire revenir les gens, lui conférant un rôle de nouveau centre urbain.

En plus d’offrir des concerts sur les balcons, l’association a aussi proposé des pièces de théâtre, de la musique traditionnelle, de la poésie, du clown, des rencontres littéraires, des projections de cinéma et des conférences, dans les pièces adjacentes aux balcons. Il n’y a pas eu besoin de communiquer autour de l’événement : les gens se sont simplement rassemblés chaque premier samedi du mois pour y assister. Deux photographes et deux vidéastes ont filmé et photographié les activités, ce qui a eu des répercussions dans de nombreux médias, attirant notamment la presse écrite.

En plus de ces activités dans le centre urbain, l’association a aussi fait une tournée en bus dans des villes et villages, se servant du bus comme d’une scène. Depuis 2011, plus de 60 représentations, abordant des sujets tels que le racisme, ont été organisées dans des bibliothèques et des cinémas. En général, les spectateurs mettent en ligne des vidéos avant même que l’association ne diffuse les images de ses propres photographes et vidéastes.

Du Caire à Sfax en passant par Amman. Chaque premier samedi du mois. Les photos et vidéos prises lors d’une intervention en espace public dans une ville permettent la diffusion de bonnes pratiques et la reprise de spectacles dans d’autres endroits et à d’autres moments. Le partage des informations est essentiel à la diffusion de l’art en espace public.

 

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